
le peso philippin
valeur montante ?

Le peso philippin a toujours été vulnérable aux crises passées. Pendant la crise financière asiatique à la fin des années 90, le peso s'est déprécié de 56 à environ 26 contre un dollar. Pendant la crise financière mondiale de 2008, il s'est affaibli d'environ 14%.
Aujourd'hui cependant, le peso philippin reste relativement stable, se négociant entre 50 et 51 pour un dollar malgré la crise économique liée au COVID-19. Les autres devises des marchés asiatiques et émergents se déprécient fortement, faisant du peso l'une des devises les plus performantes de cette année.
La stabilité surprenante du peso soulève la question: qu'est-ce qui a changé?
Par rapport au passé, l’un des principaux changements responsables de la force du peso est un ratio d’endettement comparativement faible par rapport au produit intérieur brut (PIB).
Bien que le montant absolu de la dette ait augmenté, il ne représente que 41,5% du PIB à la fin de l’année dernière, contre un pic de 71,4% du PIB en 2003.
Le ratio de la dette au PIB des Philippines se compare également favorablement à celui d'autres pays d'Asie comme Singapour (126%), le Vietnam (57,5%), la Malaisie (51,8%) et la Chine (50,5%). En fait, même si les Philippines n'est qu'un « pays en voie de développement », son ratio est meilleur que celui de nombreux pays développés, dont le Japon (238%), les États-Unis (107%), le Royaume-Uni (80,8%) ou celui de la France qui tutoie les 100%
Ce résultat est due en partie à l'augmentation des recettes fiscales (en 2006 passage du taux de TVA de 10 à 12%) et, depuis 2011 au maintient de son déficit budgétaire en dessous de 3% du PIB (ratio identique à la France).
Un autre changement qui a contribué à soutenir le peso au fil des ans est la baisse importante de la dette extérieure. D'un pic de plus de 70% au début des années 2000, le ratio dette extérieure / PIB des Philippines est tombé à 23,3% fin 2019 (France : 21%)
Les réserves de change en dollars ont également atteint des niveaux très confortables. À la fin du mois de mars de cette année, le RIF était de 88,9 milliards de dollars. Cela suffit pour couvrir 7,9 mois d’importations et plus de trois fois le montant de la dette extérieure du pays au cours des 12 prochains mois.
Sa bonne santé est largement attribuable à la forte croissance du secteur des BPO (Business Process Outsourcing), les centres d'appels par exemple, et aux envois de fonds des travailleurs philippins à l’étranger (OFW).
Il convient de noter que les revenus du secteur des BPO ont augmenté l'an dernier de façon spectaculaire pour atteindre environ 26 milliards de dollars alors qu'ils n'étaient que de 1,3 milliard de dollars seulement en 2004. Dans les années 90, l'activité des BPO était quasi négligeable.
Durant cette même période, la volume des envois de fonds des OFW a considérablement augmenté pour atteindre environ 30,1 milliards de dollars en 2019, contre seulement 5 à 6 milliards de dollars au cours de la dernière partie des années 90.
La forte croissance du secteur BPO et des transferts de fonds OFW a permis aux Philippines d'afficher régulièrement un excédent du compte courant pendant plusieurs années à partir de 2003. Durant cette période, ils ont gagné plus de dollars que que l'économie nécessitait.
Compte tenu de l'amélioration des finances des Philippines, il n'est pas étonnant que le gouvernement ait pu lever 2,35 milliards de dollars le mois dernier en vendant des obligations à 10 ans et à 25 ans ne rapportant que 2,457% et 2,95% respectivement. Les obligations ont été sur-souscrites plus de 4,5 fois.
Néanmoins, malgré cette avalanche de bons indicateurs, le peso va devoir faire face, à court terme, à un certains nombre de risques.
Les envois de fonds des OFW, qui sont l'une des principales sources de dollars, pourraient chuter cette année compte tenu de la baisse importante des prix du pétrole et des perspectives économiques négatives pour l'économie mondiale.
Tout récemment, le Bangko Sentral ng Pilipinas (BSP) a déclaré qu'il s'attendait à une baisse des transferts de fonds de 0,2 à 0,8%. La Banque mondiale est encore plus pessimiste car elle s'attend à ce que les envois de fonds des OFW se contractent de 13% en 2020.
Le gouvernement a également déclaré qu'il reprendrait le programme “Build, Build, Build” une fois que l'économie repartira afin de stimuler la croissance économique. En fait, les dépenses consacrées aux grands programmes d’infrastructure pourraient être beaucoup plus importantes au cours des prochaines années, le législateur ayant proposé de conférer au Président des pouvoirs spéciaux pour accélérer la réalisation de projets de grande valeur. Bien qu'un programme de dépenses d'infrastructure plus agressif soit bon pour la croissance économique, il entraînera également davantage d'importations.
Couplé à la baisse attendue des envois de fonds des OFW et à la baisse inévitable des recettes touristiques et d'exportation, le risque d'un déficit économique augmente. Rappelons qu'en 2018, le peso s'est affaibli de près de 9% alors que le gouvernement avait commencé à dépenser de manière agressive pour des projets d'infrastructure, entraînant un déficit du compte courant.
Enfin, les finances du pays se détérioreront inévitablement en raison de la crise actuelle.
En raison de la baisse significative de la croissance économique et de l'augmentation prévue des dépenses publiques au cours des prochaines années, le déficit budgétaire devrait dépasser 3% cette année et même atteindre 7% l'année prochaine. Cela augmentera le ratio de la dette au PIB du pays, rendant le peso moins attrayant à posséder, du moins à court terme.
Un peso qui se déprécie lentement au cours des prochaines années pourrait, malgré les risques, se révéler être le meilleur des scénarios. Les résultats que l'on pourrait en attendre serait de garder un niveau d'inflation faible alors que le prix des importations augmenterait à un rythme progressif. Sur le marché de l'exportation et du BPO, les entreprises philippines seraient également plus compétitives grâce à une devise plus faible. Cela rendra également les Philippines plus attrayantes pour les investisseurs étrangers et il ne serait pas surprenant qu'un grand nombre de restrictions aux investissements étrangers soit rapidement levé.
Mais un peso plus faible serait également bon pour les Philippins qui dépendent des envois de fonds des OFW puisqu'à mesure de la diminution de la valeur du peso sur le marché de change, le montant des envois de fonds en devise augmenterait. Ce serait également une nouvelle positive pour les Français expatriés qui, comme les retraités par exemple, perçoivent des revenus et pensions en euro.
Encore faudrait-il que tout les pays n'adoptent pas les mêmes mesures de dépréciation, ce qui annulerait tout effet sur la parité.
Mais ceci est une autre histoire et seul l'avenir nous le dira. (Mai 2020)